Jerome Dreyfuss Juin 2012 credit nardjisse benmebarek motsdemode
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Jérôme Dreyfuss, créateur activiste


Jérôme Dreyfuss pose avec Max dans sa nouvelle boutique de la rue Jacob, crédit motsdemode

Jérôme Dreyfuss, le père de nos Billy, de nos Twee et autres Max, nous accueillait il y a quelques jours dans sa nouvelle boutique de la rue Jacob, 4 ans à peine après avoir conquis la rue, avec la boutique d’en face, où désormais l’on peut découvrir ses collections masculines.


Petit déjeuner, petit comité, j’aborde Jérôme autour d’une conversation informelle au milieu de la boutique. Les invités, tout comme moi, semblent presque surpris de se trouver à 1 mètre du créateur, d’une étonnante accessibilité. La conversation ayant duré près de 45 minutes, j’ai choisi de vous en proposer quelques extraits. Parmi les sujets : la nouvelle boutique, les clientes new-yorkaises, les blogueuses, les convictions,  la qualité, l’indépendance…
Jérôme n’est pas un poussin du jour. Il a du recul, de l’expérience, une forme d »intuition et des convictions… Et pourtant il s’étonne encore de son succès, de son avancée, de son bilan… Parmi ses traits de caractère, je vous dirais qu’il est naïf, sincère, humble et exigeant… Sa collection de sacs, baptisée au départ « Roots de Luxe » (qui prend alors tout son sens lorsque l’on détaille ses collections) fête ses 10 ans. Petit portrait d’un activiste de l’artisanat nouvelle génération.

 

La boutique.

Une boutique aux murs nus, presque brutes, illustré de mobilier en chêne. La 3eme du créateur qui poursuit cette aventure aux cotés d’un architecte rusé et visiblement sur la même longueur d’onde que lui.

« Mon plus grand kif, dit il à propos de sa boutique, un endroit comme je le sens. Quand tu fais un sac, tu vas pas jusqu’au bout du truc, il te glisse des mains quand le client l’achète. La boutique permet de montrer mon univers global, Il faut se tordre le cerveau pour rendre les boutiques modulables. La démarche en architecture est la même que pour les sacs, être malin et choisir la qualité. Et là l’objectif c’était de pouvoir régulièrement changer la déco sans avoir à faire de travaux. »

 

Les sacs.

« C’est la même problématique sur les sacs (que sur la déco de sa boutique). Ah Les sacs… J’ai 22 filles au bureau alors pour la création, c’est assez simple. Je leur dit « qu’est ce qu’il vous faut ? » et j’essaie de faire des sacs selon leur envies ou leurs besoins. Il y a des asiatiques, des américaines, « moi je suis toute petite, et là ta bandoulière est beaucoup trop longue pour moi… » Mais il faut savoir que je n’arrive pas à allonger celle de Billy parce que les peaux ne sont pas assez longues. C’est toujours la même histoire si on veut des peaux transgéniques, y en a plein le marché. Mais si on veut des belles peaux, il faut faire quelques efforts. J’ai quelqu’un qui ne fait que ça. Pour moi, c’est un principe de conviction, je sais que ce n’est pas du tout commercial. C’est naïf mais je trouve que c’est bien d’avoir des convictions. On sait d’ou viennent les peaux. Depuis peu de temps, nous avons de très belles peaux qui viennent d’Argentine ou du Brésil. Il y a une guerre des matières premières depuis 3 ans. Les chinois paient les matières premières et grâce à leur main d’oeuvre moins cher, ils sont devenus de gros concurrents. On n’a plus qu’à acheter une hacienda », dit il en plaisantant…

 

L’artisanat.

« Sérieusement, aujourd’hui je préfère travailler avec des façonniers et des artisans. C’est ça qui m’intéresse.On est bien entre artisans…
Quand tu fais de la mode, t’as toujours le sentiment que tu vas n’aimer que la mode. mais en fait non. Et aujourd’hui je me sens plus comme un artisan. J’apprends énormément des gens avec lesquels je travaille. Je bosse par exemple avec un atelier à Dijon repris par le petit fils du fondateur. Je croise leur savoir-faire et mes envies et après quand ils sentent que tu es respectueux, tu commences à partager et à construire des choses intéressantes. On travaille plus sur la qualité et la technicité que sur la création. Il faut tester… »

 

La qualité.

« A New York, ta cliente elle veut que son sac dans un an il soit le même qu’aujourd’hui. Mais on ne pratique pas de traitement chimique, alors c’est compliqué. Mais on a trouvé la solution : on utilise de l’écorce d’acacia ! Entre le moment où on nous dit ‘votre bleu il tient pas’ et le moment où on trouve la solution après avoir testé auprès d’une puis deux tanneries, il peut se passer trois saisons.
Maintenant on teste nos sacs en amont, mais ils mettent parfois 1 an et demi à sortir. Typiquement le Viper (une nouvelle peau, un veau découpé minutieusement) les filles du bureau l’ont maltraité mais on a pas voulu attendre trois saisons pour le sortir… Notre boulot c’est ça aussi. Il faut avoir cette assurance que qualitativement ça va tenir. Mais je sais que notre agneau bubble c’est ce qu’il y a de pire (à vendre). Aujourd’hui on a un service qualité. Alors oui, les convictions ça a un cout. Ce serait vachement plus facile de faire de la m… Si on veut durer il faut être honnête avec les clients. On l’a appris grâce aux blogs et on a fait un vrai effort sur le service et la qualité. Aujourd’hui on fait en sorte de maitriser nos matières et nos fabrications. »

 

Les New-Yorkaises et le prix.

« Aujourd’hui j’ai des clientes de la boutique de New York qui me disent « Ecoutez j’ai deux Balenciaga, deux Chloé, trois Kelly. Moi j’ai découvert ce que vous faites, j’aime bien et c’est moitié prix ». Alors evidemment je ne leur conseille pas l’agneau bubble, qui va vivre, se patiner… Mais plutôt du veau c’est plus résistant. »

Tout comme moi, Jérôme semble surpris d’être confronté à Vuitton ou Hermès et il ne saurait pas trop expliquer les raisons de cet engouement…

« On essaie d’être juste sur nos sacs, mais on peut pas augmenter nos prix selon le prix du cuir. Avant je payais 20 euros pour un peau. Aujourd’hui je paie environ 70 euros. Il m’en faut presque 7 pour le modèle Max. Faites le calcul… C’est une vraie contrainte qui nous oblige à trouver des solutions. On le fait dans la plus grande honnêteté. Je dis aux filles, « vous achetez à combien ? Et on trouve des solutions pour alléger le prix si le sac est trop cher… » . Je ne veux pas perdre mes clientes, mes copines grâce auxquelles j’existe et qui sont le coeur de l’histoire de la maison. Alors la gamme est en train de grandir, et je travaille avec des matières qui permettent de répondre à tout le monde (ndla : en clair, des matières plus accessibles et d’autres plus haut de gamme notamment pour les new-yorkaises fans d’Hermès). »

 

L’indépendance.

« Être indépendant c’est une contrainte on est pas milliardaire. Je préfère aller à Rungis que chez Truffaut pour les cactus de ma boutique. On a une liberté que personne d’autre n’a. Je peins mes murs de la couleur que je veux. Moi j’ai beaucoup travaillé dans de grandes maisons et j’ai détesté ça, je ne sais pas faire de politique, je dis les choses. Au bureau je dis les choses de la même manière à tout le monde, on est au même niveau. Au conseil d’administration d’une grande maison, tu n’es pas libre. Quand tu es seul, financièrement c’es difficile, mais c’est une vraie liberté. Si je veux ouvrir deux boutiques l’une en face de l’autre je le fais. (Il vient de transformer sa première boutique en y accueillant sa collection homme, et face à elle désormais, la boutique femme). »

 

La récompense.

« La vraie récompense c’est quand tu croises les filles dans la rue avec tes sacs, et que tu as réussi à les séduire avec ton travail. Je me sens très libre et très chanceux, je suis dans un univers où il y a beaucoup de concurrence, et où il y a un savoir-faire fabuleux. Mais quand tu fais les choses de manière sincère et honnête, ça marche. On essaie juste de faire le mieux possible. Alors oui, je suis surpris de voir que ça marche. Tout seul je ne serais rien ! Je travaille avec une équipe, avec des ateliers qui font ce que je leur demande et qui partagent leur savoir-faire. Aujourd’hui on est à la mode et demain on sera les rois des ringards et voilà, c’est ça la mode ! »

 

1 & 4 rue Jacob, 75006 Paris
127 Galerie de Valois, 75001 Paris
www.jerome-dreyfuss.com

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4 Comments

  • Reply juliette 28/06/2012 at 13:23

    ok JD = Jerôme !!!! bel article Nardjisse (bon comme d’hab…)

    • Reply Nardjisse 28/06/2012 at 14:41

      Merci Chère Juliette !

  • Reply Jeanne Berre 28/06/2012 at 19:30

    Un très bel article, un propos clair et honnête, une belle approche de la création et de ces contraintes.

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